Le journal d'écriture
Histoire d'un livre qui s'écrit.
Chère lectrice, cher lecteur,
Je sens que vous vous demandez ce qu’il se passe. Deux newsletters à quelques heures d’intervalle ? Est-elle souffrante ? Déprimée ? Trop seule ? Ne vous inquiétez pas, rien de tout cela. C’est juste que j’avais envie de vous faire entrer dans mon bureau.
Bonjour,
Je suis Nathalie LONGEVIAL, romancière, éditrice externe et coach en écriture. Bienvenue dans ma newsletter : “From Baiona with love”. Ici, j’écris en one shot, c’est-à-dire sans relecture. C’est un exercice très différent de celui d’écrire des newsletters en ayant un programme de publication. Ici, j’écris ce qui me passe par la tête à l’instant T, en m’obligeant à ne pas relire pour ne pas me censurer. Il reste peut-être des fautes ou des coquilles, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.
Depuis que j’écris des romans, je n’ai jamais tenu de journal d’écriture.
Quand j’ai fait ma résidence d’écriture avec Magalie, elle nous avait conseillé d’avoir un carnet près de nous. Ce qu’elle appelait un journal était pour moi, un potager : un réservoir à idées, un endroit où je dépose les phrases sans page, les idées de scènes, les personnages qui apparaissent trop tôt, les détails dont on ne sait pas encore quoi faire. Une sorte de pépinière où grandiraient les idées. J’ai des “potagers” depuis des années, dans de jolis carnets Rhodia à la couverture colorée. Carnets devenus illisibles à la fin du roman tant ils sont raturés, surlignés ou découpés, comme si les idées devaient disparaître une fois utilisées.
Je sais toujours quand je termine un roman. Il y a un point final, un fichier enregistré, parfois même une joie très précise. Mais je ne sais jamais quand je le commence réellement. Est-ce à la première phrase écrite ? Au début des recherches ? La première fois que je le pitche à quelqu’un ? Quand je lui trouve un titre ? À la première obsession ? Au moment où une voix revient plusieurs jours de suite ? Aucune idée.
Alors cette fois, j’ai eu envie d’autre chose. Un vrai journal. Avec des dates. Et
des entrées.
Mon journal d’écriture conserve la manière dont le livre s’écrit. Son premier intérêt, je crois, c’est qu’il rend visible une partie du travail qui disparaît habituellement. Quand on termine un roman, on oublie vite les détours, les hésitations, les jours où l’on croyait être bloqué alors que quelque chose travaillait en silence. Le journal garde la trace de ces mouvements invisibles. Il permet aussi de mesurer le temps réel de l’écriture d’un livre, pas le temps du manuscrit terminé, mais celui de la maturation, et on comprend qu’un roman existait bien avant qu’on commence à l’écrire.
Et puis il y a quelque chose de rassurant dans cette continuité.
Quand on travaille sur un texte long, on a souvent l’impression de recommencer à zéro chaque matin. Le journal, lui, rappelle que le livre continue d’exister même pendant les jours de doute ou de silence. Il crée une mémoire du travail en cours. Je crois aussi qu’il m’aide à virer Hubert de mon bureau parce qu’il fait exister la voix de l’écrivain qui cherche sans savoir.
Mon journal est différent de celui de Magalie. Il ne sert pas à noter les idées qui me viennent (j’ai toujours mon potager pour ça), il me permet de regarder le roman se construire. Quand il n’est encore qu’ hésitations et déplacements invisibles, quand il est encore loin des 320 pages règlementaires. Le journal retient les moments où je crois avoir perdu le livre alors qu’il était simplement en train de changer de forme (ce qui m’est arrivé en début de semaine)
Peut-être est-ce pour cela que ce journal me paraît si important aujourd’hui. Parce que, pour la première fois, je ne cherche pas seulement à écrire un livre. J’essaie aussi de regarder comment il se forme, parce que quand je commence un roman, je me dis toujours (tou.jours) que je n’y arriverai jamais (ja.mais) .
Grâce à lui, je vois qu’un roman ne naît pas d’un seul geste d’écriture. Il naît aussi de tout ce qui l’entoure : les attentes, les doutes, les jours de silence, les retours en arrière, les questions sans réponse. Le journal garde la trace de cette partie-là, et, en le relisant, j’ai parfois l’impression étrange de voir une autre histoire s’écrire en parallèle.
PS: j’en suis à la page 40.
PS2: et vous, tenez-vous un journal ?
À la prochaine, je vous embrasse
Nathalie



Ton journal d’écriture est fascinant ! Merci de partager ton processus créatif, cela donne tellement envie de te lire !
Rien que ce processus d'écriture me plonge dans la plus grande des admirations. J'adorerais savoir écrire mais je suis incapable de digresser, d’edulcorer, de décrire, de visualiser. Je vais droit au but, avec une concision extraordinaire. Tu imagines la tête de mes dissertations au lycée ou à la fac? Bravo et merci de partager ton travail avec nous.